Comme tout le monde le sait, le Mur de Berlin est tombé il y a 20 ans (le 9 Novembre 1989 pour être précis). Ceux qui ne le savaient pas jusqu'à maintenant l'auront de toutes façons appris avec cette hystérie commémorative qui a touché l'ensemble des médias à l'approche du vingtième anniversaire de la chute du Mur.
Et c'est de cette hystérie dont il est question ici. En effet, il ne se trouve pas grand chose pour justifier ce phénomène qu'on pourrait considérer comme une curiosité, mais qui est en fait profondément malsain et cynique.
Alors, il est vrai que ces commémorations s'inscrivent dans un cadre plus général de survalorisation de la mémoire par rapport à l'Histoire. Au passage, je rappelle que l'Histoire est une science dont la vocation est de relier entre eux des événements a priori indépendants, qu'il ne s'agit pas d'une chronique quotidienne/hebdomadaire/mensuelle/annuelle des siècles, et qu'en tant que science, elle doit s'abstenir de tout jugement de valeur qui pourrait entraver la stricte interprétation scientifique des faits. Au contraire, la mémoire fait toujours appel aux sentiments. Il s'agit toujours de se souvenir des souffrances qu'ont pu éprouver d'autres personnes en d'autres lieux, en d'autres temps. Et c'est pourquoi la mémoire, en tant qu'exaltation de sentiments (ou d'émotions pour les cas les plus putassiers) est incapable de produire ce travail de l'Histoire qui consiste à analyser les événements de la manière la plus neutre possible.
Il n'y a qu'à voir la multiplication des lieux de mémoire (qui sont souvent inaugurés par des gens qui ne maîtrisent absolument pas leur discours et qui racontent donc les pires insanités, expérience vécue), des journées de commémorations pour chaque peuple qui a subi à un moment ou un autre des persécutions, les ouvrages sur le sujet et caetera.
Mais dans le cas qui nous intéresse, il y a bien d'autres raisons, et elles ne sont pas glorieuses (d'ailleurs, on peut parier que ces raisons entraînent elles-mêmes la survalorisation de la mémoire, mais c'est un autre débat). Il suffit de remarquer à quel point les commémorations pour les 10 ans de la chute du Mur ont été moindres.
La raison principale est la chute de la cote de sympathie du régime impérialiste capitaliste (ces deux termes sont très fortement liés). Chute qui est dues à plusieurs constats. Le premier, c'est que les USA ne peuvent plus prétendre arbitrer le monde, et que partant, le régime impérialiste et ses différents avatars (libéralisme, démocratie, droits de l'homme) a de plus en plus de mal à se présenter comme un modèle pour la planète. Il n'y a qu'à voir les guerres d'Irak, d'Afghanistant et du Liban qui ont toutes démontré la faiblesse du système.
Le deuxième constat est d'ordre économique. Le nouvel ordre mondial capitaliste, qui devait succéder au monde bipolaire et qui devait apporter la paix et la liberté au monde (d'après ses idéologues) a en réalité creusé le fossé entre les pays qui étaient déjà riches en 1989 et les pays pauvres, sans parler des guerres qui fleurissent partout dans le monde. Après cela, on veut nous faire croire que c'est justement l'arriération qui est responsable. Mais comment croire ces escrocs?
Le troisième constat tient dans le fait que, à l'intérieur des soi-disant démocraties libérales, la vraie démocratie s'amenuise de jour en jour pour devenir un voeu pieux (qui dans un monde sans religion a d'autant moins de signification). Les élections américaine de 2000 et 2004 (et qu'on ne me parle pas d'Obama), ainsi que le Traité de Lisbonne validé sans tenir compte de l'avis des peuples souverains, sont là pour en attester.
Sans parler de la Crise qui montre les limites du Capitalisme comme modèle infaillible digne de gérer nos vies (sans parler de son aspect Matrix assez dérangeant).
Alors qu'est-ce quon nous sert? La Chute du Communisme, résumé à cette seule date de 1989, alors que la Guerre Froide s'est terminé en réalité en 1987 avec les accord entre Reagan et Gorbatchev, et que l'URSS est tombé car elle a perdu la seule chose qui la maintenait debout, à savoir la menace d'une guerre. De plus, ce n'est pas le Capitalisme qui a gagné, mais le Capitalisme d'Etat soviétique qui a fait faillite à mesure qu'il intégrait l'économie mondiale (il n'y a qu'à lire L'Age des Extrèmes de l'historien anglais Eric Hobsbawm, livre au passage longtemps resté indisponible en France pour des raisons politiques). On nous dit que ce monde socialiste était horrible (d'où l'intérêt d'en appeler aux commémorations plutôt qu'à l'Histoire, pour éviter toute contradiction) et donc que le Capitalisme est forcément meilleur, que le Capitalisme (ou plutôt ses avatars que sont la liberté et la démocratie, ca fait plus cool) a vaincu le Communisme barbare, ce qui est bien entendu faux dit comme ça. Mais il faut bien remonter à 20 ans (et 20 ans c'est long dans un monde où règne l'instantané) pour retrouver la dernière chose qui ressemble à une victoire du système. C'est dire son efficacité.
Mais ces commémorations virent à l'obscène quand on s'intéresse à deux exemples particulièrement emblématiques de la situation actuelle.
Tout d'abord, force est de constater que des murs, il en reste plein en 2009. Notamment ce mur criminel qui sépare les israéliens des palestiniens (en volant au passage des territoires aux palestiniens) et qui conforte encore plus le sentiment des palestiniens de vivre dans une prison à ciel ouvert. Au moins, avant la construction du mur, Israël avait la décence de ne pas revendiquer explicitement qu'il emprisonne tout un peuple. Je ne pense pas que les conditions de vie des allemands de l'Est étaient un dixième aussi pénibles que celles qu'endurent les palestiniens (éducations et santé gratuites pour tous, contre checkpoint, humiliations et massacres quasi quotidiens). D'ailleurs, de nombreux allemands de l'Est regrettent la période communiste, preuve que leur conditions de vie se sont dégradées et qu'avant, ce n'était pas si mal.
Le deuxième exemple emblématique, c'est le peuple. C'est bien simple, depuis la Chute du Projet Socialiste, plus aucun parti politique, plus aucun homme politique, n'ose se réclamer du peuple. Maintenant, un projet politique se réclamant du peuple (en langage plus concis, on parle de projet démocratique) est taxé de populisme, et le populisme est taxé de fasciste ou de stalinisme. Ainsi, on nous demande de croire que la démocratie réelle mène au Goulag (et bientôt à Auschwitz?) et on nous demande d'accepter que la démocratie ne soit plus que le droit pour les gays de se marier et d'adopter des enfants (ce qui fait une belle jambe aux 95% de la population qui est hétérosexuelle), de cracher sur toutes les valeurs morales pour être un rebelle sans cause (et donc un mouton du système), d'aller acheter le dernier I-Pod un dimanche en jetant un regard méprisant sur la caissière qui commet l'affront de ne pas être enchantée d'avoir perdu un jour de congé pour s'occuper de sa famille et d'elle-même.
En fait, on demande au peuple d'applaudir à l'événement qui l'a fait sortir avec moult calomnies de la scène politique (il n'y a qu'à voir la propension qu'a la gauche, parti du peuple, à ne plus voir de peuple que dans les femmes bourgeoises, les homosexuels et les sans-papiers, et parfois dans les immigrés quand ça les arrange, cf le dernier Télérama).
Si ces commémorations doivent bien nous faire entrevoir une chose, ce n'est certainement pas la liberté (de se faire exploiter) acquise par les habitants des pays d'Europe de l'Est (très bon scénario pour un film hollywoodien du reste), mais plutôt la nécessité de construire un nouveau projet populaire, un projet dans lequel le peuple (et pas un amoncellement hétéroclite de minorités que le technocrate bruxellois devra faire cohabiter) reviendra au centre des débats, un projet dans lequel le peuple sera la fin autant que le moyen, un gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, comme le disaient si bien nos révolutionnaires français.
Mais inutile de se mentir en appliquant des recettes toutes faites et dejà expérimentées. Le marxisme-léninisme a fait son temps et a montré ses faiblesses et ses contradictions (en 1917 pour être précis, voire même avant). Non, il faut relire Marx en dehors du carcan de la théologie marxiste car, contrairement à ce que certains croient, Marx est encore sur certains points brûlant d'actualité (Le Manifeste du Parti Communiste est éloquent à ce sujet) et le recouper avec d'autres penseurs et avec la réalité des peuples. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne faut pas accepter le prêt à consommer bourgeois libéral pour cela. Le système ne donnera pas le bâton pour se faire battre, et Marx l'avait compris dès 1848.